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Georges Beliaeff Auteur

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Actualités littéraires de Georges Beliaeff : Roman - Les Bâtisseurs de Bonheur, Au plus près des Infinis, Opération Carrying, Montbard recueil Historique.

Les Bâtisseurs de Bonheur – Tranches de vie – Chapitre 1-3

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Deux jours plus tard, elle avait reçu un coup de téléphone d’une femme qui s’annonçait être Martine Labrousse. Elle faisait partie du conseil régional de l’association et elles avaient des choses à se dire. Elles devraient se retrouver. Non ! Pas chez l’une d’elles, plutôt dans un lieu public. Rendez-vous avait été pris trois jours plus tard dans une grande brasserie de la rue de la République, célèbre rue piétonne lyonnaise qui débouche sur la place Bellecour.

 

Martine s’était installée dans le fond de l’établissement du premier arrondissement un peu avant dix-neuf heures trente, accompagnée de Jacques Léger, un des conférenciers. Comme convenu, elle portait un foulard violet comme signe de reconnaissance. Elle avait laissé à Claire un numéro de téléphone portable et lui avait demandé de penser à emporter son propre appareil téléphonique pour être sûr que le rendez-vous ne soit pas manqué. En cas d’empêchement de sa part, Martine priait Claire de bien vouloir la prévenir en lui disant qu’elle comprendrait et n’en serait pas offensée.

Claire rentra dans l’établissement à l’heure dite et après avoir balayé le fond de l’établissement du regard, s’approcha d’une table en demandant :

– Martine Labrousse ?

Après avoir acquiescé, Martine fit les présentations et ajouta :

– Jacques nous fait l’honneur de sa présence, mais je crois que vous vous connaissez déjà !

Claire acquiesça. Elle se souvenait bien de ce type que rien ne semblait pouvoir ébranler dans ses convictions. Martine indiqua qu’il faisait partie du Conseil National de l’association. En ce moment, ils faisaient des cycles marathons de conférences de recrutement. Martine engagea la conversation.

– Habituellement, nous faisons ces réunions avec d’autres nouveaux adhérents, mais cela n’était pas possible aujourd’hui. Les réunions à plusieurs facilitent les échanges, mais ne t’inquiète pas, ça ira.

Elle continua :

– Nous avons souhaité te rencontrer pour te souhaiter bienvenue au sein de l’association. Nous avons un certain nombre de choses à t’expliquer sur son fonctionnement et des précisions à t’apporter sur sa gouvernance, les opportunités et le principe de réciprocité. Comme nous l’avons expliqué en partie lors des réunions de présentation, dans notre organisation, il n’y a pas de dirigeants à proprement parler et chacun a l’obligation de participer au projet s’il souhaite que l’organisation fasse quelque chose pour lui en retour. Contrairement à ton monde où l’on considère que l’argent donne des droits, qu’avoir des enfants donne des droits à prestation, que travailler donne des droits à la santé et à la médecine, que ceux qui sont exclus du système on des droits à allocation, prise en charge médicale, et j’en passe, dans notre monde, il n’y a pas de droits, seulement des actions volontaires exécutées par chacun et qui génèrent une dynamique dont tu peux bénéficier.

On y arrivait. Elle soupçonnait que tout n’avait pas été dit lors des réunions auxquelles elle avait assisté. Martine avait parlé de son monde, c’est-à-dire le monde de Claire. Cela signifiait que le monde de Martine et de Jacques était différent. Elle demanda :

– Martine, tu as parlé de mon monde. Tu veux dire que le tien est profondément différent ?

Martine et Jacques échangèrent un regard complice, c’était bon, elle accrochait.

 

Ils passèrent l’heure suivante à lui expliquer les règles d’organisation, les villes qu’ils avaient créées de toute pièce et qui servaient de vitrine à cette nouvelle organisation de l’espace et des règles de vie en société. Il y avait également des projets d’implantation de l’association sur des quartiers existants pour modifier les comportements des habitants. Ceux qui le souhaitaient étaient dirigés vers des villes en devenir ou répondant déjà à cette nouvelle gouvernance.

Ces projets embarquant leur propre modèle économique, cela procurait de l’activités à ceux qui acceptaient d’y adhérer. Les espaces étaient ensuite réaménagés et les processus économiques mis en place. Les urbanistes retravaillaient les volumes et les localisations pour modifier les relations des individus avec le travail ou l’école. L’internalisation des processus économiques permettait de se dispenser de la voiture, des temples de la consommation et proposait la réaffectation de ces espaces ainsi libérés à des emplois plus ludiques ou des espaces de détente. Les quartiers passaient d’un aspect béton à un aspect jardin. Parfois, il était nécessaire de détruire quelques bâtiments, mais globalement, on arrivait bien à travailler sur l’existant.

Ces propos confirmaient bien ce que Claire imaginait. Martine continua :

– Nous avons expérimenté cette formule dans la banlieue de Milan, en Italie. Ça marche plutôt bien. Lorsque le projet arrive dans sa phase terminale, nous proposons aux derniers irréductibles d’adhérer au projet. A ceux qui refusent, ce qui est leur droit, et qui préfèrent continuer à vivre de leurs allocations, nous proposons en dernier ressort de les reloger dans des quartiers plus adaptés à leur mode de vie, en proposant plus de moyens de transport au sens où on l’entend et un accès plus facile à la consommation. Le transport n’est d’ailleurs rétabli dans ces quartiers reconstruits qu’après un temps assez long pour décourager les éventuels profiteurs qui tenteraient de s’incruster dans le projet sans en accepter les règles.

Martine s’arrêta quelques instants, sourit à Claire en passant sa main dans ses cheveux, puis reprit :

– En général, les échanges de logements sont assez rares, car les habitants sont séduits par ce système qui leur propose une activité économique et une reconnaissance sociale. Nous avons négocié avec le gouvernement italien que les personnes qui acceptent de faire partie de notre organisation continuent à percevoir une allocation unique regroupant leurs différentes allocations pendant quelque temps encore de façon à laisser le temps à notre organisation de développer et pérenniser les processus économiques. Bien entendu, ils sont soumis aux règles de l’impôt pendant cette période. Cela permet ainsi à l’organisation de ne pas devoir supporter seule les coûts d’intégration des personnes en difficulté. Pour garantir la pérennité financière de ce type de projet, nous avons une partie du parc immobilier qui répond à un système s’apparentant à du locatif traditionnel, mais avec des critères très sensiblement différents sur les obligations des parties prenantes et les services associés au logement, comme la fourniture de repas ou la capitalisation dans le projet, mais il faudra que nous t’expliquions tout ceci plus en détail. Ce processus à l’avantage de capter une partie de la valeur ajoutée produite à l’extérieur de notre périmètre et d’éviter que notre organisation ne vive en autarcie.

Claire était conquise par ce qui venait d’être dit. Tout était si limpide, si simple. Martine ajouta :

– Nous travaillons en ce moment sur un projet de transformation de la périphérie de Lyon en proposant un quartier pilote sur la ville de Villeurbanne. C’est pour cela que Jacques est ici en ce moment. Nous rencontrons d’énormes résistances administratives, mais nous sommes habitués à mener ces combats contre l’immobilisme de confort qui évite à certaines organisations de se remettre en cause et de se poser trop de questions. Nous finirons par y arriver ! A Milan, nous avons totalement éradiqué de nos quartiers ce fléau qu’est le chômage dans le monde que tu connais. Le gouvernement italien a accepté l’expérience et a adapté ses textes règlementaires et législatifs afin que nos propositions de projet de société ne puissent pas être attaquées sur le plan judiciaire par un industriel zélé ou un fonctionnaire pointilleux. Devant cette solution efficace à la résolution du chômage et quelques autres nuisances générées par ton monde, le gouvernement italien nous a chargés de développer des projets similaires un peu partout dans le pays. Nous avons également des implantations en Allemagne, en Autriche, en Espagne, au Portugal, en Croatie et en Grèce. Nous sommes en pourparlers avec les Slovènes, le Benelux, la Hongrie et d’autres pays encore.

Claire hasarda une question :

– Comment se fait-il que je n’aie jamais entendu parler de vous avant ?

Cette fois, ce fut Jacques qui lui répondit :

– Nous comptons plus sur le bouche-à-oreille qui fonctionne globalement bien que sur les médias. Il y a bien quelqu’un qui connait quelqu’un qui a entendu parler de nous… et, au final, nous avons potentiellement un nouvel adhérent. La meilleure preuve, c’est que tu es devant nous.

– Mais je suis juste passée devant une affiche dans la rue !

– Quelqu’un l’avait collée, quelque chose sur cette affiche t’a parlé et c’est toi qui as fait le reste. Je pense que tu as compris maintenant que ce projet bouleverse les codes de la pensée capitaliste basée principalement sur les notions de produit. Leur propagation se fait grâce au principe de consommation et a comme moteur la spéculation. Les médias vivent de la publicité qui véhicule la notion de création de besoins de consommation de produits. La promotion d’un projet comme le nôtre doit donner à certains médias, ou leurs dirigeants, le sentiment de se tirer une balle dans le pied, et n’intéresse pas vraiment les autres médias. Du coup ils n’en parlent pas ou très peu, tout au plus comme quelque chose d’anecdotique. De plus, notre modèle ne donne plus la possibilité de spéculer sur l’immobilier, sur les étapes de réalisation des produits ou sur les matières premières, donc n’intéresse pas le monde de la finance. Ces gens-là pensent que nous travaillons contre le système. Ils se trompent, car ils ne réalisent pas que nous allons dans une direction que de toute façon ils n’auraient pas prise. Pour éviter que nous ne réussissions, ils vont même jusqu’à faire de la désinformation et à nous comparer à certaines sectes qui fonctionnent sur l’aliénation mentale des adeptes et donnent lieu parfois à des débauches avec des jeunes filles. C’est pourquoi nous préférons travailler par contact direct en démontrant que ces théories sont farfelues.

Jacques reprit son souffle. Il était vraiment passionné.

– Ce qui représente notre force, c’est le facteur d’échelle. La négociation n’est pas la même, tu t’en doutes bien, lorsque tu vas toute seule faire des achats dans une grande surface que lorsque tu viens au nom de trois cent mille personnes pour la fourniture de biens ou de services en expliquant à tes interlocuteurs que de toute façon, si aucun accord n’est trouvé, ce n’est pas grave, car tu as un plan B. En général, on trouve toujours un accord, c’est simplement une question de rapport de force. Il suffit de visiter une de nos réalisations pour voir qu’il ne s’agit aucunement d’une secte et, de plus, tu as la possibilité, par la charte à laquelle tu adhères, de reprendre ta liberté quand bon te sembles. Nous mettons une seule réserve : lorsque tu décides de sortir de l’organisation, tu as un délai de carence de deux ans avant de pouvoir prétendre à y rentrer à nouveau ou revendre tes participations, sauf exception. Nous attachons également une grande importance à la discipline, en général de l’autodiscipline, qui conditionne toute vie en société.

Claire aurait pu continuer à les écouter parler pendant des heures, mais le temps passait et il était déjà tard. Jacques aborda toutefois la question de sa participation active à l’organisation qui offrait des possibilités sinon infinies, tout au moins très étendues. Les processus de fonctionnement de l’organisation n’étaient pas figés et chacun pouvait apporter une contribution à l’édifice ou développer ses propres processus, suivant des règles qu’il conviendrait de lui expliquer un peu plus tard.

Claire leur dit qu’elle avait compris le sens de leur proposition, qu’elle allait y réfléchir et qu’elle leur donnerait une réponse. Elle acceptait toutefois le principe de participer aux réunions de travail organisées sur la région lyonnaise, puis ils se séparèrent.

Claire se dirigea ensuite vers une station de taxis au bout de la rue de la République. A cette heure-là, pas question de rentrer à pied. Toutes ces idées s’entrechoquaient dans sa tête. Un taxi, une vieille automobile à la marque du Lion, attendait un éventuel client. Elle s’installa à l’arrière et donna son adresse :

– Douze rue de la Paix, dans le huitième, s’il vous plait.

Le chauffeur de taxi mit le moteur en route, tourna un bouton sur le taximètre qui indiquait 4,00 en disant :

– Bien m’dame.

Il la dévisagea dans son rétroviseur, puis se concentra sur sa conduite en lui lançant un coup d’œil de temps en temps. Il aurait bien engagé la conversation, mais se dit que les filles comme ça ne discutent pas, alors il se tut et se replongea dans ses pensées. Arrivée à destination, elle paya les treize euros de la course. Le chauffeur demanda par acquit de conscience :

– Un reçu ?

– Pas la peine, merci.

Claire ouvrit la porte, descendit du taxi, tapa un code sur un petit clavier fixé sur le mur et s’engouffra sous le porche en poussant la porte avec sa main gauche. Elle accompagna le battant qui se referma avec un claquement sec pour éviter que quelqu’un se faufile derrière elle.

Elle prit le courrier dans la petite boîte à lettres. Il y avait trois lettres. L’une devait être de la publicité, la seconde un relevé de banque et la troisième était écrite à la main avec une écriture petite et tremblante. Intriguée, elle décacheta la lettre et commença à en prendre connaissance une fois qu’elle fut dans l’ascenseur. Ce qu’elle y lut lui fit l’effet d’un coup de massue sur la tête. Sa propriétaire avec laquelle elle entretenait peu de contact, car elle réglait le loyer à une agence qui s’occupait de la gestion du petit appartement, l’informait qu’elle souhaitait mettre l’appartement en vente et qu’elle n’allait pas renouveler son bail de location. Bien entendu, si elle souhaitait se porter acquéreuse du bien, elle serait prioritaire.

Claire se demandait comment l’on faisait pour acheter un appartement en centre-ville de Lyon, vu les prix qui s’y pratiquaient. En tout cas, ce n’est pas avec ce qu’elle gagnait qu’elle risquait d’y arriver un jour. Cela faisait sept ans qu’elle était là et toute l’organisation de sa vie allait être à refaire. La lettre précisait également que l’agence se mettrait en relation avec elle pour régler les détails pratiques. Cette journée, qui s’était si agréablement déroulée, se terminait bien mal.

 

A suivre… (Lire la suite)

(Crédit Photo Pixabay)

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